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Cameroun - Culture : Récit d’un talent aux cimes de la gloire poétique

C’est en cela que peut renvoyer le Prix David Diop de la poésie 2019 récemment décerné au Camerounais Jean Claude AWONO. A cette occasion, le poète, écrivain, et enseignant, s’est ouvert aux équipes de la rédaction de Cameroun online, à travers cette interview que nous vous destinons.
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11/21/2019 - 16:59
Christian-ESSIMI
Christian ESSIMI
Rédacteur en chef
Cameroun -  Culture : Récit d’un talent aux cimes de la gloire poétique

Jean Claude AWONO, merci d’avoir accepté de répondre à nos questions. Poète, écrivain, enseignant, vous arborez plusieurs casquettes aujourd’hui, si bien qu’il nous est risqué d’amorcer une présentation complète de votre personne. Pourriez-vous nous en donner un peu de lumière là-dessus ?

Je suis effectivement Professeur de Lettres et j’enseigne régulièrement depuis vingt ans.

La passion qui vous anime autour des écrits et de la mélodie littéraire trouverait elle son fondement à ce niveau ?

Ma passion pour les mots remonte à ma haute enfance. Tout petit, je pleurais quand la radio diffusait les chansons du pays de ma mère, chansons qui me touchaient profondément, d’autant plus que ma mère n’habitait plus avec mon père. Il y avait aussi les textes à réciter qui n’étaient pas qu’un exercice scolaire pour moi, car je ressentais des connexions singulières avec les textes qu’il fallait dire pendant les leçons d’expression orale ou les soirées culturelles. Puis il y a eu la grande et décisive rencontre avec mon professeur de Français de Terminale au lycée classique de Bafia. Par son enseignement tellement différent qui mêlait chez lui une voix d’esthète et une érudition littéraire, M. Claude Dokam me fit clairement prendre conscience de ma dimension de poète à ma dernière année de lycée.

Votre métier d’enseignant n’a donc eu jusqu’ici, aucun impact autour de votre horizon poétique ?

Le métier de Professeur de Lettres me maintien de manière permanente dans cette folle passion des mots qui se confond finalement avec ma vie toute entière. 

Une vie bien remplie avec des mérites et reconnaissances portés en direction de votre personne, à l’instar de ce Prix David Diop de la poésie 2019 qui vient de vous être décerné du côté du Sénégal. Quel est pour vous la symbolique de cette distinction ?

Je me sens très honoré par cette distinction qui reconnait et récompense un combat que je mène depuis ma tendre jeunesse, le combat dont les Senghor, Césaire, Damas, Philombe, Jeanne Ngo Mai et autres ont tracé les sillons.  Il est bon de savourer le fruit de son travail, surtout lorsqu’il a été fait dans des conditions très difficiles. Comme poète camerounais, je ne peux ne pas avoir à l’esprit cette phrase malheureuse bien connue qui affirme que l’on n’est pas prophète chez soi. Mais mon amour pour mon pays demeure intact.

Quelle est la philosophie qui générale qui gouverne ce prix ?

 Le prix récompense l’ensemble de l’œuvre d’un poète et son engagement dans la promotion du genre.

Et comment avez- vous été informé de son existence, puisqu’il n’en est qu’à sa troisième édition ?

Étant régulièrement invité à Dakar par les écrivains du pays de Senghor, j’ai donc été naturellement informé de l’existence de ce prix dont les lauréats qui m’ont précédé sont tous des sénégalais.

Quel impact ce prix pourrait-il avoir dans la suite de votre carrière ?

Il m’a déjà apporté de la joie et une plus-value symbolique inestimable. Et sans doute aussi un petit pas de plus dans ma carrière, pas sans lequel on a l’impression plutôt de reculer. Je suis le lauréat du Prix David Diop de la poésie 2019, qui vient m’être décerné par l’Association des Écrivains du Sénégal, Je n’en attends pas plus.

On vous dit discret et très pondéré. Ce prix que vous avez-vous-même défini comme une consécration de votre travail saura t’il vous sortir de votre réserve, en découvrant un Jean Claude expansif ?

J’accueille cette reconnaissance avec modestie et remercie le Sénégal qui a décidé de me l’octroyer. Je remercie aussi les amis et la famille qui m’ont exprimé leurs félicitations. Je le dédie à La Ronde des Poètes en priorité

 Jean Claude AWONO, merci d’évoquer vous-même l’association la Ronde des poètes, au nom de laquelle nous nous rendons disponibles d’échanger dans cette deuxième partie de l’interview. Comment s’est opérée la rencontre avec cette organisation dont la renaissance vous est attribuée ?

J’étais à l’université et, avec des amis poètes, on avait ressenti que la disparition de l’Association des Poètes et Écrivains Camerounais était quelque chose qui n’était pas normal. On s’était réuni et avions décidé de faire quelque chose, pour ne pas abandonner les années 90 à leurs colères estudiantines, leurs vents d’Est et autres effervescences liées aux revendications démocratiques en Afrique et dans le monde. La Ronde des Poètes est fille de toutes ces turbulences qui ont changé à leur époque la face du monde et dont l’âme a été captée par bien de poètes de race actuels.

En arrivant donc à la Ronde des poètes comme vous semblez le dire, cela a-t-il apporté quelque chose à votre destin que nous connaissons aujourd’hui ?

Je ne suis pas arrivé à La Ronde des Poètes. C’est une association qui est presque consubstantielle à ma naissance officielle à la poésie. Aujourd’hui, La Ronde des Poètes est un patrimoine qui témoigne de la marche littéraire du Cameroun. Elle vit dans la chair et les mots de nos poètes qui continuent de la forger et de la porter.

Pourtant sur le terrain, la situation est plutôt décevante, en voyant ce que cette association est devenue, une sorte d’ombre d’elle-même.

 Sa présence sur le terrain n’a plus la verve des années 90-2000. Les vraies organisations sont celles qui sont capables de se transformer en conscience d’une époque, et de devenir le levain d’une mémoire prodigieuse, indélébile.  De jeunes regroupements littéraires sont nés à la suite de La Ronde des Poètes, et sont souvent inspirés d’elle. Des efforts méritent cependant d’être faits pour que cette association occupe de manière efficace et pleine, la place qui est la sienne dans l’articulation de l’institution et de la mémoire littéraires du Cameroun. 

Venons-en à présent si vous le voulez bien à un autre pan de votre vie professionnelle. Cette fois ci nous parlons de l’édition. Secteur où vous êtes récemment lancé en ouvrant toute une maison d’édition connue sous le nom IFRIKIYA. Racontez-nous un peu cette transformation.  

 

Avec des amis écrivains, nous avons en effet créé en 2007 les Éditions Ifrikiya, avec pour ambition d’apporter un souffle nouveau à une pratique éditoriale générale qui semblait laisser de côté de jeunes plumes pouvant assurer l’alternative à une littérature dominée par les classiques et les publications de nos auteurs à l’étranger.

Combat noble, que de croire et de donner la chance à une jeunesse Camerounaise aujourd’hui très peu écoutée. Mais dans la pratique rien ne semble gagné. Quel bilan faites-vous de IFRIKIYA, plus de dix années après son lancement ?

 Le bilan est là : une bonne frange d’auteurs qui se sont imposés sur la scène internationale à partir du Cameroun et l’émergence d’une génération d’auteurs made in Cameroun and Africa qui mènent une carrière locale intéressante. Mais l’édition est un secteur de la vie culturelle qui est gloutonne de moyens importants et d’une organisation rigoureuse de la profession. Pour le moment, ces moyens et cette organisation nous font sérieusement défaut.

Cependant, une collection comme "Kalahari" qui vient d’être créée à Ifrikiya par Agnès Flore Ndazoa, l’actrice culturelle camerounaise installée en Suisse, et qui édite depuis le continent et diffuse largement des œuvres qui ont fait leur preuve sur la scène internationale montre que des possibilités existent.

On pourrait bien penser que tout vous réussit. Maintenant nous parlons de l’édition, demain ce sera quoi ?

Je pense que notre capitale mérite que son Festival de poésie lui revienne rapidement. La Ronde des Poètes avait réussi un splendide festival à Yaoundé en 2012.  L’événement avait tellement impacté les esprits qu’il continue d’être demandé. Il y a de la volonté et de la détermination chez les acteurs culturels, mais l’environnement institutionnel n’arrive pas à rationaliser son intervention en direction de ces initiatives qui finissent pour la plupart par disparaitre.

Sortons de cette interview par cette autre casquette de Chef Traditionnel que vous arborez depuis 2016 du côté d’Ombessa dans le département du Mbam et Inoubou. Sa majesté, vers quels chantiers vous êtes-vous lancé en ce moment ?

Trois ans après mon arrivée à la tête de ce village d’agriculteurs et de producteurs de vin de palme, il y a une vision qui se trace et qui prend en compte la réactualisation des mythologies, les personnes ressources originaires du village, la révision de certains aspects de la gouvernance traditionnelle, la différence culturelle de la localité faite d’un important héritage qui avait tendance à disparaitre et qui commence donc à resurgir, la mise en lumière des ressources économiques de la communauté, la prise de conscience d'un environnement sain ; et d’une ouverture de plus en plus affirmée à d’autres cultures et au monde. Je veille particulièrement au respect des principes cardinaux du tribunal coutumier de réconciliation, à la mobilisation des femmes et des jeunes autour d’actions et de projets innovants de développement.  C’est un chantier à la fois exaltant et difficile, auquel les populations commencent adhérer avec bienveillance.

Propos recueillis par Thierry EDZEGUE

 

 

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